Charivari

Lettres de Madame de Sévigné: de sa famille et de ses amis (Volume 10)

Auteur : Marie de Rabutin -Chantal Sévigné, Louis -Jean-Nicolas Monmerqué , Paul Mesnard , Édouard Sommer …...........Edité en 1862

DU COMTE DE BUSSY RABUTIN

A MADAME DE SÉVIGNÉ.


A Coligny, ce 9e août 1691.

...........................

M. d'Argouges, notre intendant, fils du conseiller d'État, est un homme agréable, qui a fort bien fait l'honneur de la province à Monsieur le Prince ; sa femme, assez jolie, de fort bonne humeur, a de l'esprit. J'y soupois réglement tous les jours, avec cinq ou six des plus jolies femmes de la ville et cinq ou six des plus honnêtes gens de la suite du prince. J'y manquai deux fois, parce que les veilles m'avoient fort enrhumé. L'intendante, qui ne se payoit pas de mes raisons, proposa un soir, sur les deux heures après minuit, de venir faire un charivari à Briord et à moi, qui étions logés vis-à-vis l'un de l'autre. Ils vinrent donc avec quatre tambours et six trompettes à nos fenêtres, et après une heure de cette sérénade, ils se retirèrent sans avoir pu m'éveiller. Je l'appris le lendemain de Monsieur le Prince, à qui l'on l'avoit déjà conté. Voici ce que j'écrivis sur cela à l'intendante.

« Ce mardi matin, 20e juin.

Il y a vingt et cinq ans, Madame, que si vous aviez été au monde, faite comme vous étés, vous n'auriez pas eu besoin de tambours, de trompettes, pour m'ôter le repos, et ce n'auroit pas aussi été avec ces sortes d'instruments-là que j'aurois essayé de troubler le vôtre. Cependant, Madame, je vous avertis que vous avez perdu vos peines, car je n'ai jamais mieux dormi que cette nuit. »

Eh bien! ma chère cousine, ce billet vous plaît-il? Vos Provençaux, à soixante ans passés, en écrivent-ils d'aussi galants? Ma foi! il est bien vrai que bon cheval ne fut jamais rosse !