un Français consciencieux, M. Florent d'Argouges

Revue des deux mondes : recueil de la politique, de l'administration et des mœurs 

Auteur : Anonyme
Edité en 1906

Fastueuse dans ses goûts et dépensière, Marie de Médicis, la femme d'Henri IV, comme toutes les personnes dont les ressources ne sont pas aussi illimitées que leurs fantaisies, a connu les pires misères des budgets embarrassés, dettes, expédients et même procédés indélicats.
Henri IV rit beaucoup, au moment de son mariage, lorsque la cour de Florence, mal instruite des rigueurs de la comptabilité en France, persuadée qu'avec un contrôleur italien Marie de Médicis serait mieux maîtresse des deniers de son budget, demanda au roi de laisser prendre à la princesse un comptable florentin, assurant Sa Majesté que la future reine était una buona menaggiera, « une bonne ménagère. » Se défiait-il? Avait-il déjà de bonnes raisons de n'en rien croire? II répondit évasivement, puis choisit un Français consciencieux, M. Florent d'Argouges.
Parcimonieux de sa nature, préoccupé avec Sully de maintenir la plus grande régularité dans ses finances, Henri IV prit des mesures pour que le budget de la reine fût tenu avec une extrême exactitude. Tout bien pesé, il en fixa la somme annuelle à 400000 livres. Et d'abord la reine ne fut pas libre de répartir les 400000 livres à son gré.

..................................................

Elle comprend elle-même que ses besoins sont trop supérieurs à ses ressources. Hélas ! gémit elle, en écrivant à un Italien, Giovannini, qui lui demande 12000 écus, « de penser que je puisse débourser cette somme, outre ce qu'il y va de la conscience, c'est chose que mes affaires ne peuvent permettre, car vous savez que ce qui est ordonné pour la dépense de ma maison n'y peut seulement suffire. Je suis redevable de grandes sommes pour plusieurs extraordinaires que j'ai faites et que je suis contrainte de faire journellement. » Et répondant aux réclamations de son trésorier général, M. Florent d'Argouges, qui appelle son attention sur les notes qui s'accumulent, elle s'écrie désespérée : « Je ne sais où prendre de quoi acquitter ces dettes. »
Elle ne sait où prendre de quoi payer parce que la seule porte à laquelle elle puisse frapper s'obstine à rester fermée, ou, si elle s'ouvre, ne s'ouvre que dans des conditions dérisoires. « Vous savez mieux que nul autre, mande-t-elle au fidèle d'Argouges, les grandes sommes dont je suis redevable, les grandes peines et presque l'impossibilité que j'ai de tirer des gratifications ou bienfaits du roi, Monseigneur, pour y satisfaire; » et elle ajoute tristement : « tellement qu'il faudra, par nécessité, que je sois contrainte de régler ma dépense!»
Moitié plaisantant, moitié, au fond, très sérieux,, Henri IV se refuse en effet péremptoirement à augmenter les recettes de la reine.

............................................

Marie de Médicis emprunta autour d'elle. Elle connut le misérable sort des maîtres qui se font avancer de l'argent par leurs intendants. Non seulement le malheureux M. Florent d'Argouges eut à prendre à son compte personnel des dépenses que la chicaneuse chambre des comptes refusait d'approuver dans le budget de la souveraine, mais il dut prêter de ses deniers à la princesse de quoi payer ses fantaisies. Un jour où celle-ci voulait absolument acheter à l'orfèvre de la Haye un diamant de 4 500 écus ainsi qu'une douzaine de petits boutons d'or de 538 livres, et - elle n'avait pas le premier sol, - elle proposa au marchand de lui payer la somme sur les gains du roi au jeu, singulière attribution de recette! Le roi, parait-il, avait promis. L'orfèvre, comme on pense, refusa. M. Florent d'Argouges fut invité, en termes impératifs, à avancer les 4 679 écus. Heureusement pour lui que, tenant les comptes, M. Florent d'Argouges s'arrangeait de façon à retrouver ce qui lui était dû lorsqu' arrivait quelque recette fructueuse. A sa mort,, cependant, en 1615, - c'était son fils qui allait lui succéder, preuve qu'après tout la place n'était pas si mauvaise – on lui devait encore 28 255 livres.

.....................................

Les difficultés, dans lesquelles se débattait la reine de France et auxquelles elle tâchait de remédier par ces moyens divers, étaient, avons-nous dit, en partie la conséquence de l'attitude de la chambre des comptes. Réorganisée par Henri IV en 1598, et, son action rendue plus forte, la chambre des comptes était pleine d'ardeur. Implacable même pour des questions de forme, elle n'exigeait pas seulement que toutes les ordonnances de dépenses dans la maison de Marie de Médicis « portassent sur quelle nature de deniers les dépenses devaient être payées, » mais encore que toutes les quittances fussent visées et contrôlées par l'intendant général des finances de la reine. Lorsque cet intendant, M. d'Attichy, fut atteint de la maladie qui l'emporta, et qu'il lui fut impossible de rien signe,, M. Florent d'Argouges manqua être ruiné Les quittances n'étant ni visées ni contrôlées, la chambre déclara qu'elle n'accepterait rien : tout était illégal. Marie dut écrire une longue lettre de détails précis sur la maladie et la mort de M. d'Attichy. - Le lendemain de l'assassinat d'Henii IV, Marie de Médicis avait envoyé chercher 400000 livres au trésor, afin de payer les déficits de ses budgets de 1607 et 1608. La somme arrivée, elle se ravisa, solda 328419 livres d'arriéré, et se fit remettre de la main à la main par Florent d'Argouges, sur les79 581 qui restaient, 50 000 livres, « pour subvenir, disait-elle, à nos affaires particulières, » La chambre accepta qu'on fût allé chercher 400000 livres au trésor sans autre justification et qu'on eût payé 320000 livres de dettes; mais elle raya les 50000 livres des registres de M. Florent d'Argouges et les lui laissa à son compte, sous prétexte « qu'il n'y avait pas de recette de ces 50000 livres ». D'Argouges eut beau expliquer que c'était le restant disponible des 400000 livres, il n'obtint rien; force fut d'attendre quatre ou cinq ans et les ordres impérieux de la reine régente afin que la cour se décidât à s'incliner par obéissance.

..........................................

Mais, à côté, la profusion des dépenses qu'il a plu à Marie de Médicis de ne pas justifier est tout à fait surprenante. La reine se fait donner perpétuellement de la main à la main par le trésorier général, M. Florent d'Argouges; elle déclare que ce sont des sommes qu'on lui remet « pour nos affaires pressées et secrètes dont nous ne voulons estre fait plus ample mention ni déclaration »; . et cette formule vague, qui n'admet pas de question, revient avec une fréquence de plus en plus accusée, aboutissant à une absorption déconcertante de fonds !

.........................................

S'il est relativement aisé de savoir où Marie de Médicis a pris les sommes qu'elle a dépensées, - cinq millions a la Bastille en deux ans, - il est moins facile de retrouver ce qu'elle fit de tout cet argent, ou au moins d'en suivre le détail. D'une façon générale la régente tâcha d'acquitter l'arriéré de dettes que devait la reine sur chacun de ses budgets depuis son arrivée en France,, depuis 1601. Elle remboursa à ses trésoriers leurs avance,, ordre étant simplement donné à la chambre des comptes d'avoir à décharger M. Florent d'Argouges des sommes indiquées, sans justification, sans bordereau, sans pièce de comptabilité, «car tel est notre plaisir, » achevait le mandement royal.
Puis
, Marie de Médicis a beaucoup donné. Aux prises avec les égoïsmes des grands, leurs humeurs difficiles, leurs ambitions brouillonnes, elle calma les colères et les révoltes à force de dons d'argent.