Vite fait, bien fait

La noblesse de France et l'opinion publique au 18e siècle

Auteur : Carré, Henri Pierre Marie Frédéric, 1850- Edité en 1920

Mêmes procédés entre gens de sociétés différentes, d'épée et de finance, par exemple. Le receveur général des finances de la généralité de Paris, Fillon de Villemur, entreprend de marier le comte de Houdetot avec la fille de l'anobli La Live de Bellegarde, ex-fermier général , et, dans les premiers jours de février 1747, l'amène pour dîner chez Bellegarde, avec son père et sa mère, le marquis et la marquise de Houdetot. Les deux familles ne se connaissent pas. Le comte a 22 ans, est assez laid, sans fortune, et passe pour joueur. Mlle de Bellegarde a 16 ans et 300.000 livres de dot. On dîne, et, au dessert, on parle mariage. Le café pris, et, les domestiques sortis, Villemur dit tout à coup à Bellegarde: "Tenez, mon ami, nous sommes en famille ; entre amis francs comme nous, il ne faut pas de mystère... Il ne s'agit que d'un oui ou d'un non... Je regarde vos enfants comme les miens... Je dis que votre fille plaît beaucoup à Madame la marquise ; je le vois... Notre jeune homme est déjà amoureux. Votre fille n'a qu'à voir s'il ne lui déplaît pas... »
Une tante de la jeune fille. Mme d'Esclavelles, qui tient la maison de Bellegarde, car celui-ci est veuf, fait remarquer que les jeunes gens ne se connaissent pas encore, et Villemur s'écrie : « Vous avez raison ! Il vaut mieux traiter les articles ; les jeunes gens, pendant ce temps-là, causeront ensemble. »
Il emmène les gens d'âge à un bout du salon, où l'on s'assied en cercle. Bellegarde déclare qu'il donne 300.000 livres, auxquelles s'ajoutera la part de sa fille dans sa succession; la marquise offre ses diamants ; et Villemur de s'exclamer :
« Nous voilà donc tous d'accord ! Aucune difficulté ne nous arrête : signons le contrat ce soir ; nous ferons publier les bancs dimanche ; nous aurons dispense des autres, et nous ferons la noce lundi ! »
 Tout le monde approuve, sauf la jeune fille, qui rougit, et la tante d'Esclavelles, qui proteste ; mais le contrat est signé et la noce fixée comme le demande Villemur ; elle a lieu le 10 février ; les témoins
du marié sont le marquis de Chazenon, lieutenant général et gouverneur de Brest ; Louis d'Argouges, comte de Rannes et maréchal de camp ; ceux de la mariée, de La Live d'Epinay, son frère, de La Live de Sussy, conseiller au Parlement de Metz, son oncle, le baron de Lucé, son beau-frère.