Michel d'Argouges
Fiche généalogique





COMMENT LE PETIT HILARION FUT PRIS POUR UNE FILLE

Par une belle matinée de juin de l'an de grâce 1652, tout était en liesse au château de Tourville, en Cotentin. L'antique demeure seigneuriale avait pris un air de fête qui lui allait assez mal, car elle datait du moyen-âge et elle avait encore l'aspect rébarbatif des forteresses de ce temps où nos pères guerroyaient contre les Anglais, envahisseurs de notre pays. Mais, ce jour-là, le manteau de lierre de ses vieilles tours verdoyait joyeusement sous le soleil printanier qui illuminait les vitres des fenêtres ogivales du manoir; les bannières arborées sur les créneaux flottaient au vent qui soufflait de la mer prochaine, et, à travers la cour d'honneur, allaient et venaient des valets en grande livrée et des paysans dans leurs habits des dimanches.

La châtelaine attendait la visite d'un hôte aussi qualifié qu'elle-même, et ce n'était pas peu dire.

Lucie de la Roche-Foucauld, fille d'Isaac de la Roche-Foucauld, marquis de Montendre, était, depuis cinq ans, veuve de César dé Cotentin, comte de Tourville et de Fismes, premier gentilhomme de M. le prince de Condé, — le grand Condé, qu'il avait servi-dans" toutes ses campagnes, à Rocroy, à Fribourg, à Nordlingen,

De son mariage avec ce digne et vaillant soldat il restait à la noble veuve trois fils et quatre filles. Lucie, l'aînée, avait alors dix-neuf ans ; le plus jeune de ses fils, Ange-Hilarion, chevalier de Tourville, avait dix ans. Il était né au château pendant que son père défendait la Bourgogne contre les ennemis de la France, et il n'avait jamais quitté sa mère, qui s'était entièrement consacrée à l'éducation de ses sept enfants.

Quoique considérable, le bien de la maison de Tourville y suffisait tout juste, et la comtesse souhaitait vivement de marier ses filles, dont trois étaient en âge d'être unies à des gentilshommes de leur rang. Vivant loin de la cour et du monde, elle n'avait guère d'occasions de les produire ; mais, en 1652, les choses se passaient à peu près comme à présent,- et il ne manquait pas de douairières dont l'unique occupation consistait à engager et à conduire des négociations matrimoniales. Il s'en était trouvé une pour arranger le mariage de l'aînée avec un seigneur fort bien apparenté, et fort accommodé, comme on disait alors, c'est-à-dire fort riche : Michel d'Argouges, comte de Gouville, qui était un Normand et même un voisin. Cette intermédiaire de qualité lui avait fait des ouvertures qu'il avait fort bien accueillies, quoiqu'il, n'eût jamais vu ces demoiselles. Il ne demandait pas mieux que de s'allier à une famille dont la noblesse remontait aux croisades, car un Cotentin de Tourville avait combattu en Egypte aux côtés du roi saint Louis. Mais M. de Gouville était un esprit singulier, on dirait maintenant un original, et, avant de se présenter, il avait mis pour condition qu'il aurait le choix entre les trois demoiselles de Tourville, Lucie, Hélène et Marie. . .

La quatrième, Françoise, était beaucoup trop jeune pour concourir.

La condition avait été acceptée gaiement, parce que là comtesse, ne l'ayant pas prise au sérieux, comptait que le choix tomberait sur l'aînée, qui en était bien digne par sa beauté, sa grâce et ses vertus.

Le jour de la présentation était arrivé. Tout le monde, au château, était sous les armes : la comtesse et ses filles en grand habit, dans le grand salon, et près d'elles-leur aumônier, le respectable abbé Pirou, qui était en même temps le précepteur du petit chevalier de Tourville, seul rejeton mâle de sa race qui fût présent, ses deux aînés achevant leurs études au collège des pères jésuites de Caen.

L'écuyer de la comtesse attendait dans la cour l'arrivée de M. de Gouville, qui devait venir à cheval avec sa suite. Et, au milieu de la longue et large avenue qui précédait le manoir, se tenaient en sentinelle deux gamins postés là pour signaler le cortège dès qu'il apparaîtrait au tournant du chemin public : deux gars du Cotentin, reconnaissables à leur teint rosé et à leurs longs cheveux couleur de filasse.

Ils ne se ressemblaient que par là, car l'un était long comme un jour sans pain, et l'autre était trapu comme un basset à jambes torses. Le grand avait la mine réjouie ; le petit avait l'air sombre et le regard en dessous.

Dans cette presqu'île normande que la mer entoure de trois côtés, il y a deux races : les paysans et les marins. Les deux gars n'étaient pas de la même.

Jean Gavray, le gars trapu, était le douzième enfant d'un sabotier de la forêt de Briquebec qui ne gagnait pas de quoi nourrir sa trop nombreuse lignée. Guillaume Marcouf, le gars aux longues jambes, avait eu pour père un pilote de Saint-Waast, mort à la mer.

Tous deux avaient été recueillis chez la comtesse par charité, mais ils n'y avaient pas eu même fortune ; car Jean gardait les vaches dans les champs, tandis que Guillaumet, devenu le compagnon de jeux du chevalier de Tourville, ne sortait que pour l'accompagner dans ses courses folles à travers les landes et les bois, ou sur les grèves qui n'étaient pas très éloignées du château ; parfois même sur mer dans un canot emprunté à des pêcheurs de la côte, car le chevalier raffolait des expéditions nautiques, bien que pas un de ses nobles aïeux , n'eût navigué. Ils étaient tous d'épée, ces nobles descendants d'un des compagnons de Guillaume le Conquérant, mais ils n'avaient jamais servi que sur terre les ducs de Normandie et, plus tard~ les rois de France. Cela tenait peut-être à ce que la marine militaire n'existait guère avant le siècle où Louis XIV fit de la France une grande puissance navale.

C'est à quoi ne songeaient pas du tout les deux gars qui guettaient dans l'avenue l'arrivée du comte de Gouville.

Jean pensait au plantureux repas qu'on allait offrir sous la grange, aux paysans de la comtesse; il pensait surtout aux tonneaux de, cidre qu'on allait mettre en perce pour les désaltérer. Jean se pourléchait d'avance à l'idée de faire bombance et ripaille; car il était fort goulu, et, précoce ivrogne, il lui arrivait, souvent de boire plus que de raison.

Guillaumet pensait à son -jeune maître et s'étonnait de ne pas l'avoir aperçu de toute la matinée.

Ce n'était, pas la coutume du petit chevalier de Tourville de rester au lit si tard. D'ordinaire, il se levait dès l'aurore, il descendait à demi vêtu dans la cour, où il trouvait son fidèle Guillaumet; ils partaient ensemble et, avant l'heure où commençaient les leçons du bon abbé Pirou, ils avaient déjà sauté beaucoup de fossés, franchi beaucoup de haies et déniché beaucoup de pies, car M. le chevalier se plaisait à monter aux arbres les plus hauts, et il était à ce jeu d'une adresse sans égale, comme à tous les autres exercices du corps. C'était justement la saison des nids, ct, la veille, Guillaumet en avait découvert trois dans une châtaigneraie, pas très loin du château, Il lui tardait de les montrer à M, Hilarion, et il comptait bien l'y mener après la fête. Mais il ne voyait toujours pas poindre le comte de Gouville et sa suite.

  • «. Il ne se presse, pas, ce biau seigneur, grommela Jean Gavray. V’la midi passé, et j'ai grand’ faim.

  • Et grand'soif, pas vrai? demanda en riant Guillaumet.

  • Oui, dame!... et qui sait quand nous dînerons?... avant que les maîtres aient fini de bâfrer dans la grande salle, on ne nous baillera pas tant seulement un coup de cidre, Ils s'en gaussent bien que nous restions le ventre creux jusqu'à temps qu'ils se soient rempli la panse!

  • - Tais-. méchant gars ! Tu sais bien que les gens de Mme la comtesse sont mieux nourris que pas un de ceux des bourgs à dix lieues autour d'ici. Et tu ne mangeais pas tant quand tu taillais des sabots dans la forêt.

  • P't être ben, mais je faisais ce que je voulais.

  • Moi, je suis joliment content d'être au château, et pourtant je me plaisais bien à Saint-Waast, du vivant de mon pauvre père.

  • Pardine !... au château, tu es le petit chien du chevalier... On te soigne comme on soigne le roquet de la comtesse. Ça ne m'irait pas, ce métier de valet. Je veux être mon maître, et je ne vieillirai pas ici. Je m'enrôlerais plutôt comme soldat que de continuer à garder les vaches.

  • Tu ne serais pas plus libre, et tu ne serais pas si bien traité. Moi, j'aime mieux obéir à M. Hilarion qu'à Un sergent, et quand il ira à Paris pour apprendre à servir le roi, je voudrais bien qu'il m'emmenât-avec lui.

  • Eh bien, s'il t'emmène, tu auras là, par ma foi! un beau maître, et le roi sera bien servi!... Il ne fera pas grand'peur aux ennemis, ton M. le chevalier... Il a l'air d'une fille.

  • Bon! il n'a pas de barbe au menton, mais il a du courage comme un vieux - soldat. L'autre jour, dans le bois de la Rellière, nous avons rencontré un loup : au lieu de se Sauver, il lui a couru dessus, et si je ne m'étais pas jeté au-devant, il se serait fait étrangler. Quand nous sommes rentrés, Mme la comtesse l'a grondé bien fort, mais, après, elle l'a loué de sa bravoure.

  • Et le loup t'a mordu au bras, ricana Jean Gavray. Ça se passe toutjours comme ça : aux seigneurs les compliments ! à nous les coups! »

Guillaumet ne releva point ce sarcasme du gars envieux, qui lui-prêchait perpétuellement la révolte et qui ne parvenait pas à le convertir à des idées peu répandues alors parmi les paysans de la basse Normandie. Monté, pour voir de plus loin, sur le tronc d'un gros arbre récemment coupé, Guillaumet, qui s'était fait un abat-jour avec sa main, regardait attentivement vers le bas de l'avenue, et il s'écria tout à coup : « Voilà M. le comte et ses gens qui entrent dans le chemin creux,... les plumes de leurs chapeaux dépassent la haie;... courons avertir M. de Fougerolles, l'écuyer de Mme notre comtesse.

  • Vas-y, si tu veux, répliqua Jean; moi, je reste ici;... peut-être qu'en passant le sire de Gouville me jettera un quart d'écu. »

Guillaumet n'entendit pas : Guillaumet était déjà loin. Lancé à toutes jambes, il tenait à bout de bras son bonnet de laine et il l'agitait en l'air comme un drapeau, pour annoncer l'hôte attendu. Le signal fut compris par l'écuyer, qui envoya aussitôt un laquais prévenir Mme de Tourville et qui se prépara à recevoir lui-même le comte et son escorte.

Guillaume Marcouf pensait trouver dans la cour d'honneur son jeune maître, seul représentant mâle des Cotentin de Tourville qui se trouvât au château en ce moment. Le chevalier n'était pas dans la cour.

« Il faut qu'il soit malade, se. dit Guillaumet; lui qui aime tant les armes et les chevaux, pourquoi se cache-t-il? »

Le futur gendre de la châtelaine, sans doute pour rattraper le temps perdu, montait l'avenue au grand galop d'un superbe cheval noir, un genet d'Espagne, à tous crins, qui filait comme le vent; les gens de sa maison avaient quelque peine à le suivre sur leurs bêtes normandes, plus solides, mais plus lourdes, et ce brillant cortège arrivait à une telle allure que Jean Gavray, n'avait pas du attraper au passage l'aumône qu'il espérait.

Guillaumet n'eut d'yeux que pour le seigneur, qui prétendait à l'honneur d'épouser une demoiselle de Tourville, et Guillaumet eut la joie de constater que ce seigneur était un très beau cavalier.

Michel d'Argouges, comte de Gouville, avait à peine trente ans. Grand, large d'épaules, blond et haut en couleur comme un vrai Normand qu'il était, il comptait déjà plus d'une campagne de guerre, ayant débuté à quinze ans, à la fin de 1636, — la désastreuse année de Corbie, qui vit les Espagnols s'avancer jusqu'à vingt lieues de Paris.

Vêtu comme l'étaient les gentilshommes au temps de sa première jeunesse, il avait grande mine sous son large feutre orné d'une plume rouge, le torse serré dans un corselet de buffle, à manches de velours noir, les jambes bottées et éperonnées, la rapière au côté. Resté fidèle à une mode qui ne devait pas tarder à disparaître, il portait les cheveux longs et les moustaches retroussées, comme autrefois les mousquetaires du roi Louis XIII.

Cette tenue guerrière allait mieux qu'un costume de cour à l'air martial de son visage, et s'il l'avait adoptée pour faire sa demande en mariage, c'est qu'il savait qu'elle plairait à la veuve et aux filles d'un seigneur qui, toute sa vie, avait porté les armes.

A cette époque, d'ailleurs, les carrosses auraient difficilement passé par les chemins défoncés du Cotentin, et on ne voyageait guère qu'à cheval.

Mais M. de Gouville n'était pas seulement un brave soldat; De par sa naissance, il avait ses entrées au Louvre, et pendant la première Fronde, où il tenait le parti du roi, il avait fait merveilles au combat du faubourg Saint Antoine. Il s'était fort mêlé aux brillantes compagnies de Paris, y compris celle de l'hôtel Rambouillet, où s'assemblaient alors les beaux esprits. Il y

avait appris le beau langage, Il savait se battre mieux que pas un, mais il savait aussi bien dire, et l'entrevue qu'il venait chercher ne l'embarrassait pas du tout. Il ne craignait pas de rester court, et il était assuré de se tirer galamment de cette espèce de jugement de Pâris auquel voulaient bien se soumettre les trois demoiselles de Tourville. On était d'accord sur les articles matrimoniaux; il ne s'agissait que de choisir la plus belle, sans chagriner les deux autres, et il se faisait fort d'y réussir.

M. de Fougerolles, l'écuyer de la comtesse, vint lui tenir l'étrier, et il mit pied à terre dans la cour d'honneur.

Guillaumet, qui le regardait avec admiration, leva les yeux vers les fenêtres de la grande salle, au premier étage de la façade du château. Il pensait y apercevoir le petit Hilarion de Tourville, que le bruit de la cavalcade avait dû y attirer; mais M. le chevalier ne s'y montra point, et le gars n'entrevit qu'une tête enfantine qu'il prit pour celle de Françoise, la plus jeune des demoiselles, qui ne fit que paraître et disparaître, sans que le comte de Gouville y prît garde, occupé qu'il était à remercier courtoisement l'écuyer. Guillaumet, du reste, ne se mit point davantage en peine de l'absence de son maître, sachant bien qu'il le retrouverait après la réception,-car le cadet de Tourville était incapable de rester toute une journée confiné dans sa-chambre, au lieu de courir les bois par le beau temps qu'il faisait. Guillaumet alla se mêler aux paysans groupés dans la cour et fut bientôt rejoint par Jean Gavray, qui maugréait de plus belle, parce que le comte ne lui avait pas donné le moindre quart d'écu.

M. de Gouville avait en ce moment d'autres soucis que celui de faire des largesses aux petits campagnards qu'il rencontrait sur son chemin. Il se préparait à accomplir un des actes les plus importants de la vie d'un gentilhomme, et il entendait se présenter avec toute la gravité que comportait cette occasion.

On ne procède plus ainsi de nos jours, et les demandes en mariage ne se font pas en présence de la famille assemblée; mais alors on y mettait de l'apparat, et le temps approchait où l'exemple du grand roi allait tout solemniser en France.

Après avoir rajusté son costume et secoué la poussière d'une assez longue chevauchée, le comte, précédé par l'écuyer de la châtelaine, franchit majestueusement les marches du perron, monta les degrés d'un large escalier de pierre et fut introduit dans l'immense salle au fond de laquelle l'attendaient, debout, la comtesse et ses filles, avec un peu en arrière, l'abbé Pirou, précepteur du chevalier de Tourville.

Elle ne ressemblait guère à un salon d'à présent, cette haute et longue galerie, peu meublée, dont les lambris n'étaient ornés que de portraits d'ancêtres et dont les fenêtres ouvertes n'avaient pas de rideaux.

L'écuyer s'arrêta respectueusement sur le seuil, et le comte, son feutre à la main, s'avança seul, avec beaucoup de bonne grâce et de désinvolture, vers la dame qu'il connaissait et vers les demoiselles qu'il n'avait jamais vues.

Un prétendant moins bien appris aurait eu quelque peine à tenir son sérieux devant cette exhibition collective de jeunes filles, alignées par rang de taille, sous l'œil maternel de la comtesse, et il lui serait peut-être venu à l'esprit l'idée malséante de comparer la noble veuve à un caporal surveillant son escouade.

Le comte ne fut pas tenté d'en rire. Il s'étonna seulement de trouver quatre demoiselles de Tourville, au lieu.de trois qu'on lui avait annoncées; mais il revint aussitôt de sa surprise en voyant que la quatrième paraissait avoir tout au plus douze ans et en se rappelant que la comtesse avait une dernière fille qui n'était encore qu'une enfant. Celle-là n'était pas mariable; mais elle avait sans -doute voulu assister à la présentation, et M. de Gouville n'y pouvait pas trouver à redire.

L'instant difficile était arrivé. Il s'agissait de choisir. Il s'y était engagé, et il ne pouvait pas décemment passer en revue ces demoiselles comme il aurait fait de la compagnie des gardes qu'il avait commandée sous Paris, ll lui fallait se décider du premier coup d'œil, sous peine de les offenser,' et, en vérité, il aurait pu hésiter, car si l'aînée était belle, la seconde et la troisième l'étaient aussi. Grandes, brunes et un peu fortes, elles ressemblaient toutes les trois à leur mère, qui avait-été d'une beauté remarquable et qui en avait conservé des restes.

La cadette les éclipsait toutes. Elle était blonde, celle-là, d'un blond à éblouir, a écrit un auteur contemporain. Elle avait des yeux bleus d'une douceur charmante, qui brillaient d'un tel feu, quand ils se fixaient sur quelqu'un, qu'on n'en soutenait pas l'éclat; des traits fins, délicats, un teint de lis et de roses, une taille élancée et admirablement prise, une physionomie parlante, animée, sympathique. Mais son âge l'excluait du concours, et M. de Gouville, obligé de circonscrire son choix, ne pouvait que l'admirer comme on admire une Vierge de Raphaël. Et pourtant il la regardait à la dérobée, tout en échangeant avec la comtesse des compliments noblement tournés.

Après lui avoir souhaité la bienvenue en termes excellents, elle lui présenta l'abbé Pirou, qui se tenait modestement à l'écart, et le comte eut de bonnes paroles pour ce digne prêtre, fils de paysans, resté lui-même un peu paysan, quoiqu'il ne manquât pas de lettres. Elle allait nommer ses filles l'une après l'autre; mais M. de Gouville avait déjà fait son choix, un choix qui s'accordait avec les-espérances de la comtesse, et, pour éviter de le déclarer trop brusquement, il trouva une transition polie.

« Madame, dit-il, de cet air enjoué et aisé dont il avait appris l'usage en fréquentant à la cour, il faut tout d'abord que je confesse une préférence…Mesdemoiselles de Tourville me la pardonneront, je l'espère... Si leur cadette n'était pas si jeune, j'aurais l'honneur de vous la demander en mariage. »

La comtesse sourit; ses trois filles, qui avaient bonne envie d'éclater, eurent grand-peine à se contenir, et M. de Gouville se réjouit de voir qu'elles ne prenaient pas en mauvaise part l'aveu qui venait de lui échapper.

Il s'y attendait un peu, mais il n'avait pas prévu la suite. Pour formuler sa déclaration, il s'était approché de Mme de Tourville et il se trouvait placé de telle sorte qu'il ne voyait plus qu'elle, ses trois aînées et l'abbé Pirou. La cadette s'était dérobée sans qu'il y prît garde, et, avant de se tourner pour la chercher des yeux, il attendit la réplique de Mme de Tourville. Il ne fut pas peu surpris de s'apercevoir que, au lieu de lui répondre, elle fronçait le sourcil et que l'abbé faisait les gros yeux, en hochant la tête. Ces signes de mécontentement ne pouvaient pas être à son adresse, et il se demandait à qui en avaient la comtesse et le précepteur, lorsqu'il sentit le contact d'une main qui frôlait son flanc gauche. Il fit aussitôt volte-face et il demeura stupéfait en voyant derrière lui la mignonne cadette de Tourville, qui venait tirer du fourreau, avec une dextérité sans pareille, l'épée qu'il portait, et qui en examinait de près la-poignée curieusement ouvragée.

Ce n'était pas une de ces brettes de parade, bonnes à retrousser au bal les pans de l'habit d'un marquis courtisan; c'était une belle et bonne rapière, longue et lourde, qui avait dû se croiser avec plus d'une lame de combat, car M. de Gouville était haut à la main, comme on disait alors, et, dans sa vie; de soldat, il n'avait pas seulement dégainé pour le service du roi. Mlle de Tourville la maniait amoureusement, et c'était plaisir de voir cette fillette caresser de ses doigts fluets cette arme redoutable, qui aurait très bien fait au bout du bras d'un vieux reître. Elle y était si occupée qu'elle ne leva pas les yeux sur M. de Gouville, qui faisait la plus étrange figure du monde, car il ne comprenait pas encore.

« Peste, Mademoiselle ! s'écria-t-il gaiement, vous nous montrez que bon sang ne peut mentir et que le sexe n'y fait rien. Vos aïeux étaient de vaillants guerriers, mais on n'avait pas encore vu de-Jeanne d'Arc dans votre famille.

  • Plût à Dieu que je fusse Jeanne d'Arc! dit résolument la cadette ; elle a chassé les ennemis de la France. Je n'aurai pas même fortune, car ils n'y reviendront plus ; mais j'espère bien les combattre ailleurs que sur notre sol.

  • Cessez ce badinage, dit sévèrement Mme de Tourville; il n'a que trop duré, et je vous prie, Monsieur le comte, d'excuser la faiblesse que j'ai' eue de m'y prêter.

  • Ne vous excusez pas, Madame, interrompit M. de Gouville sans s'apercevoir de l'erreur où il était tombé; vous ignoriez sans doute que Mademoiselle aimait mieux le fer que les parures; et moi, je lui sais gré de s'être emparée de mon épée. Ses jolies mains qui la tiennent me porteront bonheur. »

Cette fois, n'y tenant plus, les trois aînées pouffèrent, et, pour mettre fin à ce plaisant malentendu, la comtesse, en montrant sa cadette, reprit d'un ton .grave :

« Permettez-moi, Monsieur le comte, de vous présenter M. le chevalier Hilarion de Tourville, mon dernier né. »

Quelque peu dépité de s'être trompé, M. de Gouville se mordit les lèvres, mais il se remit vite et il s'écria :

  • « Mes compliments à Monsieur le chevalier!... Le déguisement lui sied à merveille; mais vous n'aviez pas prévu, Madame, que son goût pour les armes trahirait son sexe.

  • Ainsi qu'il advint à Achille, caché parmi les filles du roi Lycomède, dans l'île de Scyros, dit l'abbé Pirou, qui se piquait d'érudition et qui n'était pas fâché d'en faire preuve devant un seigneur ayant ouverture à la cour.

  • Bien dit, Monsieur l'abbé! J'augure que M. le chevalier-sera un Achille, mais je gagerais volontiers que ce n'est pas lui qui a eu l'idée de s'habiller en femme.

  • C'est.moi qui l'ai eue, répliqua hardiment l'aînée des Tourville; et mes deux sœurs l'ont approuvée. Vous teniez à choisir entre nous, Monsieur le comte nous avons pensé qu'il nous était permis de vous tendre un piège, et vous vous y êtes laissé prendre. »

On ne pouvait pas-mieux dire pour faire sentir à M. de Gouville l'impertinence de sa prétention, et le trait porta; .mais il n'était pas homme ase déferrer pour- si peu. Il s'avança vers la belle-qui lui donnait cette leçon méritée, et il lui dit en souriant :

« Mademoiselle, le tour que vous m'avez joué prouve bien que vous ne souhaitez pas la préférence. Je vous la veux donner pour vous punir de votre malice, et c'est pour vous que je me déclare. »

Lucie de Tourville rougit et baissa les yeux sans répondre; mais elle ne retira point sa main quand le comte la prit pour la porter, respectueusement à ses lèvres.

Ce choix comblait les vœux de là comtesse, qui, comme toutes les mères, souhaitait de marier ses filles par ordre de primogéniture, et ce choix, à vrai dire, n'était pas improvisé. M. de Gouville, avant de se présenter, comptait bien épouser l'aînée de la noble maison à laquelle il voulait s'allier, et il n'avait posé une condition1 inusitée qu'afin de se ménager un moyen de se retirer honnêtement, si, par malheur, cette aînée qu'il ne connaissait pas encore lui eut inspiré de la répulsion à leur première entrevue. Il ne pouvait guère songer à ses sœurs, Hélène et Marie, car il savait qu'elles devaient entrer en religion, comme c'était alors la coutume dans les familles nobles où il y avait beaucoup de filles rt comme cela arriva-en effet, car Hélène mourut abbesse de l'abbaye royale de. Panthemont, à Paris et Marie religieuse dans le même couvent. Elles étaient résignées d'avance au sort-qui les attendait, et elles se réjouirent de bon cœur du succès de Lucie.