Révolte à Rennes

Revue de Bretagne, de Vendée & d'Anjou

Auteur : Société des bibliophiles bretons et de l'histoire de Bretagne, Nantes Edité en 1860

LA RÉVOLTE DU PAPIER TIMBRÉ

ADVENUE EN BRETAGNE EN L'AN 1675.

I

SOMMAIRE. — État de la Bretagne depuis la fin des guerres de la Ligue jusqu'en 1664. •— Exactions fiscales de Louis XIV; impôts du timbre, du tabac, de la vaisselle d'étain ; révolte à Bordeaux, murmures et plaintes en Bretagne. — Première sédition de Rennes, le 18 avril 1675.^— Incendie du temple de Cleuné, le 25 avril.

Après les guerres de la Ligue, fruit amer de son union à la France, la Bretagne aux abois commença de reprendre haleine, vie, et force, grâce au gouvernement paternel du premier des Bourbons.

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Soixante ans, c'est longue durée pour un âge d'or; celui-ci enfin trouva son terme, Louis XIV fut pris du goût des dépenses fastueuses, des palais magnifiques et des grandes batailles, en un mot de ce qu'on appelle vulgairement la passion de la gloire. Passion coûteuse, s'il en fut, et dont les peuples font tous les frais. Aussi à peine Louis XIV en eut-il éprouvé les premières atteintes, que ses sujets en sentirent le contrecoup, par un redoublement d'impôts, de taxes, d'exactions fiscales de toute espèce. Les États de Bretagne firent de leur, mieux pour protéger notre province contre cette grêle affreuse; mais déjà, hélas! sous le souffle de Colbert était née la centralisation administrative.........

....l'établissement du papier timbré à un sol la feuille en 1673, le monopole du tabac à 20 sols la livre en 1675, et dans cette même année la marque de la vaisselle d'étain à un sol la pièce. Ces trois dernières inventions fiscales atteignaient les plus basses classes comme les plus hautes; car l'usage du tabac était déjà général dans le peuple; c'est le peuple aussi, plus que les riches, qui use de vaisselle d'étain ; et enfin il n'est personne qui, un jour ou l'autre, n'ait besoin de fixer authentiquement par l'écriture légale ses conventions, ses obligations, ou ses dernières volontés. Aussi ces trois taxes, venues d'ailleurs après tant d'autres, comblèrent la mesure, et poussèrent le mécontentement des masses jusqu'à cette colère désespérée d'où jaillit la sédition........

....En Bretagne, ces trois impôts de la marque d'étain, du papier timbré et du tabac étaient encore plus odieux qu'ailleurs par une circonstance spéciale; c'est que, au mépris des droits de la province, on s'était passé pour les lever du consentement des États, dont la dernière session tenue en 1673 était par conséquent antérieure aux édits qui avaient établi ces taxes .Environ la mi-avril, les premiers symptômes d'agitation se montrèrent dans notre province; ce n'était encore que des mouvements d'opinion; mais déjà le mécontentement était général. Dans la bourgeoisie et la noblesse il se manifestait avec ménagement et paraissait disposé à ne point sortir des formes légales, mais dans le peuple il tendait de plus en plus à la violence. Pendant que les communautés de villes se contentaient de prier le gouverneur de la province et le premier président du Parlement d'intervenir près du Roi pour obtenir le retrait, la suspension, ou tout au moins la modération des nouveaux impôts, la foule déjà proférait des imprécations, des menaces. Enfin la bombe éclata.

C'était le jeudi de la semaine de Pâques, 18 avril 1675 ; ce jour-là les marchands épiciers, vendeurs de tabac et pintiers de Rennes se présentèrent, entre une et deux heures après midi, chez M. d'Argouges, premier président du Parlement, pour lui faire connaitre les menaces auxquelles ils étaient en butte de la part du menu peuple, qui parlait de les brûler dans leurs maisons s'ils se refusaient à vendre la vaisselle d'étain et surtout le tabac sur l'ancien pied : chose de tout point impossible, puisque la vente du tabac se trouvant par les édits interdite aux particuliers, les marchands s'étaient vus forcés de remettre leurs, approvisionnements aux commis du fisc, ou, comme on disait, aux maltôtiers. M. d'Argouges exhorta les plaignants à prendre patience, ajoutant que sous peu de temps il pourrait avoir ordre du Roi pour rétablir le commerce du tabac dans sa forme ordinaire. Les marchands, en sortant de là semèrent partout cette nouvelle; dans la bouche du premier président, ce n'était qu'une espérance sous forme dubitative ; le peuple la transforma aussitôt en certitude et même en fait accompli; on crut que les édits étaient déjà révoqués ou tout au moins suspendus ; on en conclut, semble-t-il, que les bureaux du tabac, du papier timbré, et autres étaient dès lors inutiles ; et de suite un rassemblement considérable, fort de plus de deux mille personnes, au dire d'un témoin, se porte au bureau du tabac, situé sur le Champ-Jacquet dans la maison d'un huissier appelé Jacques Hervagault. En un clin d'œil le bureau est enfoncé, pillé, dévasté, les portes et fenêtres rompues, le tabac enlevé par la foule qui se le partage, ainsi que les meubles du rez-de-chaussée, le vin et le cidre de la cave ; enfin les vitres cassées du haut au bas de la maison. Cette exécution eut lieu environ deux heures après midi, et fut tout immédiatement suivie d'une autre du même genre.............


IV.

SOMMAIRE. — Banqueroutes et disette d'argent dans la province. — Rôle du Parlement. — Continuation de la révolte en Basse-Bretagne. — Caractère de cette révolte. —La Ronde du Papier timbré et le Code paysan

Au reste, la situation de la province devenait chaque jour plus critique ; déjà la misère publique s'y manifestait par une excessive disette de numéraire. — « Il est certain qu'il n'y a presque plus d'argent en Bretagne, et l'on ne croit pas qu'il y ait un million dans le commerce, » c'est-à-dire dans la circulation, écrivait M. de Chaulnes à Colbert, le 16 juin.........

........Aussi, le 21 juin, le premier président M. d'Argouges, écrivait à Colbert pour le prier de surseoir pendant quelque temps le paiement des contributions de la province, sans quoi il fallait s'attendre à la banqueroute générale de tous les banquiers et gens d'affaires. « Il n'y a plus ici d'argent, ajoutait-il, et il demandait pour les paiements le délai de un mois ou six semaines, dans lequel temps il est d'une nécessité indispensable d'assembler les États, puisque c'est le seul remède aux maux. »

Le premier président exprimait là l'opinion générale de la province, habituée par un usage séculaire à voir les États s'interposer entre elle et la Couronne, pour alléger par des transactions amiables les charges trop pesantes pour les peuples...........

Le gouverneur dut cependant reconnaître son erreur, quand le Parlement, poussé à bout par ses reproches d'inertie, lui fit exposer officieusement le genre d'action qu'il était disposé à exercer. Nos magistrats étaient décidés à envoyer jusqu'au Roi une députation solennelle pour le supplier,.de révoquer les nouveaux Impôts ; une députation de la communauté de ville devait s'adjoindre, dans le même but, à celle du Parlement. A cette communication, le duc de Chaulnes bondit, et vola chez le premier président pour l'instruire de ce dessein et le prier de l'arrêter, à la première proposition qui en serait faite dans sa compagnie. Mais il se trouva que M. d'Argouges connaissait déjà le projet, et l'approuvait sans réserve, et même qu'il en était peut-être le premier auteur. Le gouverneur essaya alors de l'intimidation : il déclara qu'il ne croyait point que les bons serviteurs du Roi fussent de cet avis, ni qu'il y eût dans le Parlement quelqu'un d'assez hardi pour prendre une telle commission. Mais M. d'Argouges, sans se déconcerter, répondit fort tranquillement qu'il s'en chargerait et qu'il croyait ne pouvoir rien faire de plus utile pour le service du Roi. M. de Chaulnes fut stupéfié et dressa aussitôt toutes ses batteries pour empêcher cette députation. Il y parvint en effet, mais après mille peines, et garda toujours rancune au Parlement.

Cependant la sédition se maintenait en Basse-Bretagne et s'y montrait plus farouche à mesure qu'elle prenait plus de forces. ..........

VIII.

SOMMAIRE. — Suite de la punition de Rennes. — Taxes levées sur les habitants pour l'entretien des troupes. — Mesures contre l'indiscipline des soldats.— Nombre d'habitants sont arrêtés sous prétexte de rébellion. — Commission chargée de juger les rebelles. — Condamnations et exécution.— Sentiment de M"" de Sévigné.


.......il y eut en tout contre les séditieux neuf condamnations, dont une à l'exil, deux aux galères, six à mort. Des six condamnés à mort, deux furent pendus, quatre roués; …..........


D'ailleurs, des neuf condamnés, pas un ne fut accusé d'avoir perpétré un seul homicide. Ce point paraît certain. La semence de Pierre Tréhot le déclare bien « atteint et convaincu d'avoir fait émotion et effort pour entrer dans la cour du manoir épiscopal, armé d'un fusil et d'une épée, et d'avoir voulu tirer son coup de fusil sur le duc de Chaulnes, jurant et blasphémant le saint nom de Dieu. » Celle de Guillaume Floc le charge d'avoir emprunté un fusil pour tuer M. de Chaulnes et M. d'Argouges pendant la procession de la Fête-Dieu (3 juin 1675), et de s'être vanté de son dessein en plusieurs lieux en protestant qu'il l'eût fait si on lui eût voulu bailler les 2,000 livres qu'on lui avoit promises. Jean Blé, enfin, fut pendu « pour avoir participé à la première sédition, obligé les officiers de prendre les armes et couché en joue son capitaine, auquel M. de Coëtlogon avoit ordonné de lever les armes contre les mutins. » Mais, en définitive, ni Blé n'avait tiré sur son capitaine, ni Floc ou Tréhot sur M. de Chaulnes : tous trois s'en étaient tenu au projet, sans aucun commencement d'exécution.