Tombe de Chasseguay

MINISTERE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS

BULLETIN ARCHÉOLOGIQUE
DU COMITÉ DES TRAVAUX HISTORIQUES ET SCIENTIFIQUES
ANNÉE 1896 PARIS


NOTE SUR UNE TOMBE CONSERVÉE
DANS L'ÉGLISE DE CHASSEGUAY (MANCHE),

PAR M. LE CHANOINE PIGEON.


La petite église de Chasseguay, canton de Juvigny-le-Tertre, arrondissement de Mortain (Manche), possède une pierre tombale avec effigie et symboles funéraires qui ont intrigué plus d'un visiteur. Sur la foi de M. Deschamps de Vadeville, on a cru que le défunt, gravé au trait, représentait un des glorieux défenseurs du Mont-Saint-Michel, au XVe siècle. Nous avons voulu vérifier cette assertion, et nous avons fait une assez longue course pour contempler les traits de ce mort qui devait nous rappeler un de ces héros qui, pendant trente-trois ans, surent conserver à la France et à leur roi cette place du Mont-Saint-Michel, entourée alors de provinces soumises aux Anglais.
Cette pierre tumulaire de Chasseguay, jadis au milieu du chœur de l'église, est aujourd'hui déposée au bas de la nef. La partie inférieure a même été brisée en deux morceaux. En réunissant les fragments, nous avons pu étudier à l'aise ce tombeau en pierre calcaire. Il mesure 2 m. 3o de longueur sur 1 m. o5 de largeur. Deux portions de l'inscription ont été coupées, soit pour placer d'autres pierres tombales ou même quelque nouveau pavage. Les pieds des passants ont aussi usé les lettres et altéré bien des traits, mais ce qui reste suffit pour donner une idée assez exacte du dessin primitif.
Cette pierre est divisée en deux compartiments bien distincts : l'un plus petit, l'autre plus grand et enveloppant le premier sur deux côtés. (PI. XI.) Des torsades légèrement courbées à la partie supérieure forment les divisions. Le moindre des compartiments, à gauche du tombeau, représente un chevalier de la fin du XVe siècle, armé de pied en cap. La tête nue est ornée de cheveux longs et bouclés, qui ombragent une noble figure. Un casque fermé, surmonté d'un panache, est aux pieds du défunt. Le buste, jusqu'aux cuisses, est recouvert d'une cuirasse ou cotte ornée de quintefeuilles, qui sont les armoiries du chevalier. Une ceinture soutient une longue épée et un certain objet qui ressemble à un petit écu. La main gauche est posée sur la poitrine, et la droite tient une lance. Les jambes sont couvertes de cuissards, de genouillères et de jambières; le talon des chaussures est armé d'éperons. Des deux côtés de la tête du chevalier existent deux écussons : l'un fruste, l'autre bien conservé. Ce dernier est parti d'or et d'azur à trois quintefeuilles de gueules 2. 1., et d'or à six fers à cheval d'azur, posés 3. 2. 1.
Le grand compartiment, semé de larmes ou de flammes, représente quatre autres signes emblématiques qui méritent d'être signalés. Au sommet, au-dessus de la tête du défunt, apparaît l'archange Saint-Michel, debout, les ailes déployées. Il est vêtu d'une simple cotte et, abaissant son bouclier, il brandit l'épée pour frapper le démon palpitant sous ses pieds. Un peu plus bas, à droite, on voit une sorte de suaire qui a la grandeur et un peu la forme de cette croix en cire qu'on appelle également un suaire et que, dans l'Avranchin, on porte sur un plat, le jour des funérailles, pour le déposer ensuite sur la poitrine du mort. Le suaire du chevalier présente une large bande circulaire, chargée de onze petits polygones renfermant une croix. L'extérieur de la bande est hérissé de larmes ou de flammes qui ressemblent assez aux dents d'une roue. Dans l'intérieur de cette même bande, les larmes reparaissent des deux côtés d'une barre horizontale, en forme de vis. On pourrait la prendre pour l'ardillon d'une boucle ronde, et ce n'est peut-être qu'une torche ou cierge d'honneur sur lequel repose la bande.
Au-dessous de ce que nous croyons un suaire est une branche coupée, une branche de laurier-rose, et, au bas du compartiment, un ver de terre longuement étendu.
Ces objets sont tous des symboles, des signes allégoriques et funéraires. Saint Michel est l'ange du dernier combat et du jugement; le suaire est ce qui reste au défunt dans la tombe ; la branche de laurier-rose est le signe de la mort dans la cryptographie ou le langage de flore; les larmes témoignent du deuil profond que le défunt a causé et le ver rappelle la décomposition du corps, selon ces paroles du psalmiste : «Ego sum vermis et non homo. » — « Je ne suis plus un homme, mais un verre de terre. »
Quant à l'inscription qui encadrait tout le tombeau, on ne lit bien que ces mots : « Gist ycy le corps ... qui . . . avant l'an mil cinq cents et après longue vie . . . Charles et Louis . . . pries Dieu ... »
Maintenant, quel est le défunt qui dormait sous cette dalle? Était-il vraiment un chevalier du Mont-Saint-Michel?
M. de Beaurepaire ne le pense pas, et il a cru y reconnaître simplement un sire de Carbonnel , seigneur de Chasseguay et vicomte de Vire. Les Carbonnel furent, en effet, seigneurs de Chasseguay pendant plusieurs siècles, et cette famille porte pour armes : « Coupé d'azur et de gueules à trois besans d'hermines posés 2. 1. » Mais le chevalier représenté sur la pierre ne peut être un Carbonnel, car il porte sur sa cotte et sur son blason : « Un écartelé d'or et d'azur à trois quintefeuilles de gueules 2. 1. qui sont les armes de la famille d'Argouges. » Nous savons que Jean d'Argouges de Gratot (canton de Saint-Malo-de-la-Lande, arrondissement de Coutances, Manche) épousa une demoiselle de la Champagne, mais il ne prit pas le nom de cette dame et ne figura jamais dans la liste des cent dix-neuf. Jean d'Argouges ne peut, à aucun titre, être rangé parmi ces héros restés fidèles à leur patrie. Pour conserver ses propriétés, il fut un des premiers à se soumettre aux Anglais; il leur vendit même le fief et roc de Lihou, où l'ennemi, en 1440, éleva la ville et forteresse de Granville.
Jean d'Argouges épousa en secondes noces Charlotte de Carbonnel de Chasseguay, qui décéda en 1474. Elle repose dans la nef de l'église de Gratot, où elle est représentée sous une arcade avec une inscription en caractères gothiques. Le d'Argouges de Chasseguay est donc le jeune fils de Jean et de Charlotte de Carbonnel, lequel se retira dans le manoir de sa mère. Il épousa une demoiselle de La Perrière, dont il unit les armes aux siennes, c'est-à-dire l'écusson d'or à six fers à cheval d'azur 3. 2. 1., à l'écartelé d'or et d'azur à trois quintefeuilles de gueules 2. 1.
Les d'Argouges s'étant réconciliés avec leurs princes légitimes, celui de Chasseguay servit fidèlement les rois Charles VIII et Louis XII, mais il ne peut, en aucune façon, être regardé comme un chevalier du Mont-Saint-Michel, comme un des héros de 1434.
Quoi qu'il en soit, ce défunt appartient à une des puissantes familles du département de la Manche, et sa pierre tombale, en dehors de ses symboles mortuaires, évoque encore un des grands souvenirs de notre histoire nationale.

                          E.-A. PIGEON